Les réseaux sociaux en ligne - Interview de Thibaut Thomas
Par palpitt le mercredi 12 septembre 2007 - Interviews - 3897 lecture(s)
Je lui ai posé quelques questions :Le développement des technologies de l’Internet et du Web ont permis l’apparition de nouveaux outils de communication : les services de réseaux sociaux en ligne. Ceux-ci connaissent un large succès auprès des internautes, mais les enjeux qu’ils soulèvent sont sous-estimés. Ils pourraient permettre aux Hommes de s’affranchir des contraintes cognitives et physiques à la communication, et remettent en cause l’opposition virtuel – réel.
Tu abordes la question de la "re-production" par les internautes de leur identité en ligne à travers les réseaux sociaux, que nous apprend un service comme Facebook à ce sujet ?
Les Social Network Services sont le cadre d’une production d’une identité. Ceci est d'ailleurs particulièrement évident pour les adolescents, qui doivent faire face à la façon dont ils se perçoivent et celle dont ils sont perçus. Cela implique d’essayer différents types de performances, et de recevoir des commentaires de ses pairs en retour. Ceci est vrai aussi pour les autres utilisateurs, car gardons à l’esprit la nécessité d’établir sa présence en ligne, son existence, par l’écrit. La chercheuse Danah Boyd a utilisé l'expression write yourself into being que je propose de traduire par "s'in-scrire pour s'incarner" en ligne, littéralement « s’écrire à l’intérieur». Le monde électronique demande aux personnes de s’in-scrire pour affirmer leur existence. Les profils deviennent alors des corps digitaux, des démonstrations publiques d’une identité. Si besoin est, l’image peut être utilisée. On parle souvent de facebook shots ou myspace angles pour qualifier le type de photos postées sur les profils des SNS, dans un style très particulier, qui propose plutôt une ré-incarnation de la personnalité. Il ne s’agit souvent plus d’être cool, mais de montrer qu’on a l’air cool. Ce n’est pas une fausse image, c’est une image re-présentée plutôt qu’une image représentant un comportement. Il s’agit de se mettre en avant, de projeter son identité, de l’affirmer pour inscrire son existence. On joue une scène représentant notre perception de la réalité.
Nous parlons de re-production car il s'agit d'une action que l'utilisateur doit entreprendre. Comme par exemple adhérer à des groupes variés sur Facebook pour construire une image composite de son identité. Pour aller plus loin, il y a une action qui est généralement sous-estimée par les utilisateurs, c'est l'utilisation du wall. Déposer des commentaires sur ce lieu public est en effet une forme de production d'identité : "regardez-moi j'adresse un message privé que les personnes autour de nous peuvent entendre ».
Cet aspect public est une composante très importante de Facebook, il faut bien le garder à l'esprit.
Les réseaux comme Facebook sont-ils entrés (ou vont-ils entrer) dans les usages des internautes français selon toi ? (Facebook, l'avenir du web ?)
Je suis utilisateur depuis octobre 2006 de Facebook (depuis l'ouverture à des adresses mails hors universités en fait). Lorsque j'ai étudié les graphes sociaux en février 2007, encore peu de français étaient en ligne, surtout des étudiants revenant de l'étranger ou en contact avec des universités anglo-saxonnes. Depuis le mois de mai j'ai vu une cinquantaine d'amis débarquer sur Facebook et l'utiliser quasi-quotidiennement sans pour autant être des férus d'informatique. La génération en dessous de nous, les 15-20 ans, baignent déjà dans les réseaux sociaux comme les skyblogs ou myspace, je pense donc qu'ils pourraient investir rapidement Facebook dès qu'ils auront eu leur dose de fonds de pages criards et de mauvais HTML. Actuellement cela me fait penser à Caramail circa 2000 avec ses 20 millions d'abonnés. Je me souviens très bien qu'à l'époque tout le monde au collège/lycée avait son adresse Cara et se retrouvait sur le chat en sortant des cours.
Dans le cas de Caramail, la communauté s'est effondrée car le service n'a pas bien évolué, mais je fais confiance aujourd'hui à Facebook pour proposer des services à même de fidéliser ses utilisateurs. On peut déjà citer la possibilité d'envoyer des emails à l'extérieur de Facebook (possible depuis 1 semaine) comme un bon pas. La fonction que j'attend le plus est celle qui permettra de discriminer ses contacts en cercles "business" "family" et "friends" avec des restrictions de publication d'infos pour chacun, ce qui transformerait Facebook en un logiciel social pleinement exploitable par lui-même, sans le besoin d'un profil viadeo ou linkedin pour les relations de travail par exemple.
Je pense qu'à terme ces outils sociaux prendront une place dans nos vies aussi importante que le mail aujourd'hui. On pourrait établir une gradation de la communication électronique avec le téléphone tout en haut (communication synchrone directe exclusive), le texto et MSN (synchrones direct non exclusifs), puis le mail (asynchrone directe exclusive), puis facebook/SNS enfin (asynchrones indirects non exclusifs).
Pour moi les SNS et facebook sont donc l'avenir du Web, d'abord parce qu'ils offrent une nouvelle palette de moyens de communication, et ensuite parce que ce sont des outils plus performants pour maintenir son réseau social étendu que ce qui existait par le passé au même titre que le mail qui a rapproché des familles éloignées. Facebook permet de faire ce qui était impossible auparavant : rester en contact très proche avec un nombre de personnes plutôt élevé.
En quoi les services de réseaux sociaux en ligne remettent-ils en cause l'opposition entre le virtuel et le réel ?
Notre société occidentale est marquée très tôt par les prémisses du cyberespace. Avec le mythe de la Grotte, Platon nous montre que la réalité n’est pas ce que nous voyons autour de nous. Il fait appel aux formes, des objets philosophiques vrais par nature, dont nous pouvons percevoir les effets sur le monde. Ce sont ces perceptions que nous considérons vraies, réelles, en nous trompant, de la même manière que les pauvres hères enchaînés dans la Grotte prennent pour la réalité les ombres du monde extérieur projetés sur la paroi. Pour son élève Aristote au contraire, la réalité s’incarne dans le monde physique, à travers la combinaison entre la matière et la forme. Cette conception sous-tend notre définition de la réalité et de la virtualité.
Avec de telles bases, la pensée occidentale s'est donc cristallisée ces 30 dernières années sur la notion de cyberespace qui possède une connotation de totale déconnexion avec le monde réel. C'est le fantasme communautaire de l’homme qui perd son humanité, absorbé la technologie numérique. L’abondante littérature cyberpunk s’en fait l’echo, mais cette conception est très claire dans le film Matrix, qui reprenait opportunément les fantasmes de son temps. Dans ce film s’opposent un monde matériel carcéral où les corps humains sont prisonniers et un monde informatique où les âmes humaines sont libres. « Bienvenu dans le monde réel » dit un des personnages, accueillant le héros dans le monde des corps. Or le monde nommé comme "virtuel" par les héros est un monde où l'on peut souffrir et où l'on risque de mourrir finalement dans les deux mondes empruntés. On le voit bien, Matrix se contredit totalement, de même que notre monde actuel se contredit tous les jours. En opérant une distinction réel/virtuel, on dégrade instantanément internet, qui est censé être virtuel, c'est à dire étymologiquement irréel, faux. Amazon ou eBay sont ils virtuels ? Nos connections humaines sur Facebook sont elle différentes par nature d'un appel téléphonique ou d'un texto ? Pour moi la dichotomie fondamentale à l'oeuvre actuellement n'est pas virtuel/réel, mais plutôt en ligne/hors ligne. Cette nouvelle dichotomie est bien plus pertinente à mon sens, pour comprendre le monde dans vers lequel nous nous dirigeons.
Pour en savoir plus, n'hésitez pas à contacter Thibaut - son profil LinkedIn
A lire aussi :
- Le commentaire sur le blog des anciens du DESS CVIR (limoges)
Tags : réputation, réseaux sociaux, thibaut thomas, virtuel, communication, SNS, facebook, myspace






Commentaires
Très belle initiative cette interview d'un jeune diplômé riche en connaissances et en originalité!
St*
oui, très bonne idée d'échanger ainsi avec les chercheurs et étudiants. Il y a peu de livres sortis sur des sujets aussi récents, mais beaucoup de mémoires chaque année, malheureusement inexploités. Y a ptêt même moyen de mutualiser ça sur le réseau facebook que tu as créé ?
Intéressante analyse. Un avant-goût qui me donne envie de lire ton mémoire...
@stella : merci

@stan : "beaucoup de mémoires chaque année, malheureusement inexploités."
tout à fait, d'autant que ces réflexions sont souvent pertinentes (lorsqu'elles le sont) parce qu'elles décryptent des phénomènes actifs, en mouvement, des usages qui se créent là, sous nos yeux. Pour Facebook oui, je pense qu'il y a quelque chose à faire de ce côté là, j'ai déjà commencé à poster quelques liens mais une section "recherche en cours" pourrait y trouver sa place
@Mary : merci, mais ce n'est pas le mien, tu peux contacter Thibaut en fin de billet